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Cinéma indien : Bollywood d’hier à aujourd’hui

L’industrie Bollywood est très impressionnante et va bien au-delà des stéréotypes occidentaux sur la longueur des œuvres, les danses et les chants hauts en couleur. Bollywood est bien plus qu’une industrie ou un art, c’est une réelle tradition voire une religion. Certaines estimations indiquent que 14 millions d’Indiens vont au cinéma chaque jour. Les films, pour la plupart tournés en hindi, s’apparentent aux comédies musicales. 

Pour réaliser un film Bollywood très classique, quelques règles immuables s’imposent : des chants et danses indiennes, beaucoup de couleurs, une purgation des émotions, une histoire d’amour, de l’humour très premier degré et une confrontation ancien/moderne dans un cercle familial. Une des grandes règles du succès, c’est aussi la présence d’une star. Généralement, cet avantage d’acteur est réservé aux dynasties de Bollywood. Ces grands empires financiers et médiatiques sont généralement les membres d’une même famille. L’industrie cinématographique indienne est bien différente d’Hollywood, et c’est surtout une question d’argent. Les budgets du cinéma indien sont peu onéreux. Les films dépassant un budget de 20 millions de dollars se font très rares. Contrairement à Hollywood où certaines productions dépassent largement les 200 millions de dollars. 

En termes de production et de box-office, Bollywood se place largement devant ses deux industries concurrentes Nollywood et Hollywood. Crédits : one.org

Diffusé à grande échelle en Inde, le cinéma Bollywoodien fait fureur à l’Île Maurice, aux Comores, au Bangladesh, au Sri Lanka et au Moyen-Orient. Or, à Bollywood, la culture Pendjabi (nord de l’Inde) est extrêmement inscrite dans le cinéma, les scripts et les dialogues sont pour la plupart écrits en hindi courant. Depuis, une vingtaine d'années, le « hinglish » (contraction d'hindi et d'anglais) a pris une place conséquente. 

Les danses, éléments incontournables d’un film Bollywood s’inspire des danses folkloriques (bhangra ou bharata natyam), les danses courtisanes, le kathak classique et le tawaif. Aujourd’hui, la plupart des danses sont issues de l’occident avec le disco, la salsa ou encore le break dance. Pour la musique, c’est un mélange entre indien et occident qui s’accorde avec le scénario. Ces dernières années les chanteurs de play-back les plus prisés sont Atif Aslam, Mohit Chauhan, Shankar Mahadevan, Shaan, K.K. etc. 

Les années passent et ne se ressemblent pas 

Bollywood, c’est une tradition née en même temps que le cinéma, puisque dès le 7 juillet 1896, soit quelques mois après la première projection publique des frères Lumière au Salon indien du Grand Café à Paris que sont présentés les premières projections à Bombay. Les salles sont combles et les prémices du 7ème art sont particulièrement bien accueillies par le public indien. 3 ans plus tard, The Wrestlers du réalisateur Harishchandra Sakharam Bhatavdekar devient le premier film indien d’un réalisateur indien à sortir en salle. La création de studios de cinéma tels que Kohinoor ou Ranjit Films à Bombay ont permis une forte augmentation de la production cinématographique au tournant des années 1920. 

Dans un premier temps, Bollywood s’inspire très largement de la religion et de la mythologie indienne. Mais l’industrie phare du cinéma indien, en perpétuelle mouvance, se modernise avec des sujets reflétant sa société. C’est le début d’un star-système qui propulse des vedettes sur le devant de la scène telles que Sulochana ou Gohar. Comme à l’international, la tendance est au film muet. Mais en Inde, ce n’est pas le cas de la musique, avec des projections accompagnées par un orchestre pour recréer une ambiance théâtrale. 

Il a fallu attendre le 14 mars 1931 au cinéma Majestic de Bombay pour assister à la projection du premier long-métrage indien parlant. Très apprécié par le public, Alam Ara produit et réalisé par Ardeshir Irani, pose les bases d’un genre cinématographique typiquement Indien où le chant et la danse ont une dimension essentielle. C’est alors le début de carrière d’un grand nombre d’acteurs-chanteurs comme K.L. Saigal ou un peu plus tard, Noor Jehan. Or, l’arrivée du playback en 1935 pour le tournage de Dhoop Chhaon va mettre en avant dans les années 40 des chanteurs professionnels ainsi que des acteurs avec peu de voix comme Nargis ou Raj Kappor. 

Dans le même temps, la production des films hindi se concentre à Bombay avec des nouveaux studios tels que Bombay Talkies, Prabhat ou New theatres. Tous ces changements survenus dans la décennie 1930 constitue le premier âge d’or du cinéma indien. Des films parlants permettent un renouveau de la créativité, une modernisation des sujets voire un certain militantisme. Les chefs d’œuvres se succèdent avec l’amour impossible de Devdas en 1935, le sacrifice dans Achhut Kanya en 1936, ou encore le sens de la justice avec Pukar en 1939. L’âge d’or, c’est aussi celui d’une génération d’acteurs et d’actrices qui s’est révélé comme Durga Khote, Devika Rani ou Leela Chitnis pour les femmes et K.L. Saigal, Ashok Kumar ou Sohrab Modi pour les hommes. Les années 1930, c’est aussi l’arrivée de la couleur, avec le film Kisan Kanya de Ardeshir Irani en 1937. Mais cette dernière ne s’imposera que dans les années 1950 à Bollywood. 

Il n’a pas fallu attendre très longtemps avant de plonger dans un nouvel âge d’or du cinéma de Bollywood. La période allant de 1940 aux années 1960 a vu émerger notamment les films de Guru Dutt renommés pour leurs qualités scénaristiques : Pyaasa (1957) a été classé parmi les 100 meilleurs films de tous les temps par le magazine américain Time en mai 2005, Kaagaz ke pool (1959), ou ceux du producteur appartenant à la dynastie des Kapoor : Raj Kapoor. Certains films sont nommés dans de grandes cérémonies de récompenses internationales comme La Ville basse de Chetan Anand qui a remporté le Grand Prix du festival de Cannes en 1946. 

Et qui dit nouvelles générations de réalisateurs dit nouvelles stars de cinéma et la liste est longue : Dev Anand, Dilip Kumar et Raj Kapoor et les actrices Nargis, Meena Kumari, Nutan et Madhubala. Dans les années 1960, les films d’action et les romances largement majoritaires font naître la première superstar du cinéma indien Rajesh Khanna et des films culte comme Sangam. 

Après plusieurs bonnes années pour le cinéma Bollywood, les années 80-90 subissent un déclin de la qualité des scénarios. Une baisse palliée par l’occidentalisation et la mondialisation des années 2000. C’est le début de la conquête du marché mondial pour les sociétés de productions comme Yash Raj Films et Dharma Productions. Les mélodrames qu’on appelle « d’exportations » ont beaucoup plu au public occidental parmi eux La famille indienne (2001) de Karan Johar, Lagaan (2001) d'Ashutosh Gowariker et Devdas (2002) de Sanjay Leela Bhansali. 

Devdas est certainement l’un des films de Bollywood qui a le plus touché la France avec 108 292 spectateurs en salles ©Allociné

C’est l’occasion pour des acteurs étrangers de faire leur place en Inde, et c’est le cas d’Olivier Lafont. Le fils de l’historien français spécialiste de l’Inde Jean-Marie Lafont et d’une mère indienne du Pendjab, est devenu au début des années 2000 une véritable star de Bollywood. Connu pour ses multiples rôles dans des films (3 Idiots, Guzaarish) ou dans des publicités, pour cet acteur, scénariste et auteur, le cinéma indien a un reflet philosophique. « J’aime le concept que tout n’est qu’illusion. C’est un art très malléable qui n’essaye pas d’être la réalité contrairement à ce qu’on voit en occident. » confit-il. 

Mais Olivier Lafont souligne aussi l’importance de l’ouverture de l’Inde et l’arrivée de la mondialisation dans les années 2000. « Pour quelqu’un comme moi qui travaille toujours en mixant mes cultures (français, indienne et américaine), la modernisation du cinéma indien, c’est une très bonne chose ». Bollywood a une grande visibilité dans les pays d’orient, mais certains films ont pu séduire l’occident, c’est le cas de Monsoon wedding, un film indépendant dont la modernité du thème est très visible. Monsoon wedding ou le mariage des moussons raconte l’histoire d’une jeune femme sur le point de se marier qui révèle à sa famille qu’elle a été abusée par son oncle. « C’est évidemment un sujet extrêmement tabou dans une société orthodoxe où la famille a une place centrale » précise Olivier Lafont, content de cette modernisation du cinéma indien. 

Depuis l’ouverture de l’Inde au reste du monde, des grosses compagnies américaines comme Disney ou Warner propose de produire des films grand public en collaboration avec des boites de productions indiennes modernes comme Film City ou Yash Raj Films. Et ce n’est pas la seule influence que l’Inde a sur le monde : le film de Danny Boyle, Slumdog Millionaire, inspiré de Bollywood a été un succès international.  Le film Lagaan (2001) a été nommé aux Oscars du cinéma dans la catégorie Meilleur film étranger tandis que Devdas (2002) et Rang De Basanti (2006) ont été nominés aux BAFTA. 

Le nouveau visage de Bollywood

Avec un contexte épidémique mondial plus qu’incertain, en Inde, le cinéma tente de résister aux conséquences de la pandémie de Covid-19. Il ne faut pas oublier que le 7ème art est considéré presque comme une religion par la population indienne. L’arrêt de Bollywood, industrie cinématographique la plus prolifique qu’il soit, est un fait bien difficile à avaler pour la vie culturelle. Or avec plus de 7 millions de personnes infectées et 10 % du nombre total de morts au monde, L’Inde est le deuxième pays le plus touché par la pandémie après les USA. Mais plusieurs métropoles ont choisi le pari risqué de rouvrir les salles de cinéma parmi elles, Bangalore et New Delhi. 

Depuis plus d’un an d’arrêt maintenant, c’est un coup dur pour l’Inde dont le cinéma est bien plus qu’un simple divertissement. De nombreux films et TV shows ont pu créer des partenariats pour être diffusés sur la plateforme de streaming mondial : Netflix

Les nouvelles séries et les nouveaux films à contenu limité sur Netflix ont certainement été plus ouverts à l’idée de montrer des décors et des idées qui auraient été considérés comme tabous il y a quelques années. Certains thèmes sont abordés plus en profondeur comme la sexualité avec la notion de plaisirs ou encore les expériences des femmes, pas d’une manière comique pour une fois. La grande nouveauté, c’est la présence de relations homosexuelles dans certaines séries. « J’ai l’impression que Netflix encourage les créateurs de contenu à accepter des scénarios et des histoires plus risqués » explique Sanjana Reddy, étudiante indienne et amatrice de Bollywood. 

Un exemple récent d’une série hindi plus ouverte sur Netflix serait Bombay Begums. C’est un TV show centré sur des femmes de différentes classes sociales et les luttes qu’elles traversent. Les boites de production ont soulevé plusieurs sujets percutants jamais vus auparavant dans le contenu en hindi, comme l’ouverture des relations, la prostitution, la croissance et la gestion de la puberté, et les luttes auxquelles les femmes sont confrontées sur le marché du travail. « Les séries sur Netflix sont bien meilleures que le savon hindi, ce qui les ont certainement aidés à gagner en popularité » suggère la jeune étudiante de 20 ans.

Affiche de la série Bombay Begums sortie à l’occasion de la journée internationale des droits des femmes ©Allociné

Or, la modernisation n’a pas que du bon selon Sanjana Reddy : « En général en Inde, on regarde beaucoup les films en famille, et alors ça pourrait vite devenir embarrassant de regarder ça avec toute votre famille » s’exclame-t-elle. Aujourd’hui les acteurs et actrices qui réalisent des séries et films Bollywood pour Netflix ne sont pas du tout les mêmes que ceux des grandes œuvres cinématographiques hindis. La plupart du grand public dirait la même chose, les « petits acteurs » sont habituellement vus dans de multiples films et émissions de télévision en ligne. Les acteurs et actrices les plus courants semblent provenir encore des mêmes maisons de production, leurs dynasties où tous ont des liens familiaux qui les aident à faire des films. Le népotisme est encore aujourd’hui un élément du fossé entre le contenu en ligne et le cinéma grand public indien. 

La nouvelle génération d’acteur du cinéma grand public sont plus jeunes, mais deviennent très populaire, tel que Alia Bhatt et Varun Dhawan. Mais ces étoiles montantes ne font pas d’ombres aux célébrités de toujours comme Akshay Kumar, Shah ruk Khan, Salman Khan ou Amir Khan. 

Bollywood est une industrie en perpétuelle mutation qui s’adapte à son temps et aux mœurs de la société. Même si le cinéma indien est encore perçu comme plein de mystères et de préjugés pour l’occident, il n’est pas impossible que dans quelques années nos salles projettent des chefs-d’œuvre indiens. Une ouverture qui ne ferait de mal à personne selon Olivier Lafont qui, lorsqu’il partage son histoire de star de Bollywood en France, explique que le public reste « curieux et émerveillé ». Le prochain volet de la fascinante histoire de Bollywood sera donc peut-être la conquête de l’Occident. 

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