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ORANGES SANGUINES : attention, film méchant !

Méchant parce qu’il s’agit d’abord de chiens, et pas n’importe lesquels, les Chiens de Navarre, cette troupe de lucides, joyeux et noirs hurluberlus qui enthousiasme les scènes subventionnées françaises en pratiquant un théâtre trash souvent participatif, mêlant scènes très écrites et improvisation, humour qui fait mouche et délires jusqu’au-boutistes qui font alors fuir une partie de la salle.

Jean-Christophe Meurisse, le réalisateur de Oranges Sanguines (son deuxième film après Apnée) est en effet le créateur et directeur des Chiens de Navarre et pour le suivre dans son jeu de massacre, il a d’abord convoqué sa bande de copains et collègues, tous excellents, dans des rôles que n’auraient sans doute pas accepter des comédiens de cinéma en vue. Car entre un Ministre des Finances fier et beau comme un Macron qui va finir par se faire violer « à sec » par un psychopathe gominé qui élève un sanglier dans son salon rural kitsch, ou une adolescente d’abord vierge qui va d’abord prendre les choses clairement « en main » lors de son premier rapport puis croiser, la même nuit, le même psychopathe (dont elle se vengera à grands coups de couteau électrique là où vous pensez et de four à micro-ondes 900 W), il faut assumer. Et ce d’autant plus que ce film demande aussi du talent à ses spectateurs : celui de l’humour au ixième degré et de la distance. Serez-vous meilleurs citoyens, moins véreux, moins perveux, moins anti-tout, moins vulgaires après avoir vu Oranges Sanguines ? Le cinéma peut-il être cathartique, comme la tragédie selon Aristote, nous demande Jean-Christophe Meurisse ?

Par cette question et cette mise en abyme (qui passe chez lui par des scènes de shooting photos ou d’interviews télé d’anthologie), il rejoint un film auquel il fait forcément référence, le fameux Orange Mécanique de Stanley Kubrick (rien que ça) et par exemple ses scènes de torture mentale par les yeux que subit le personnage principal. Mais, près de quarante ans après le chef d’œuvre, l’époque n’est plus à l’esthétisation de la violence (ce dont aurait dû souvenir le sinistre et boursouflé Titane qui fait flop) ni aux scènes crues lancés sur du Beethoven — quoiqu’on croise une sublime aria de Vivaldi dans Oranges Sanguines —, il est à celui des documentaires complaisants, des images laides de sitcoms et des pires horreurs filmées en direct pour les chaines d’infos en continu. Jean-Christophe y puise son style et c’est ce qui rend son film encore plus percutant et dérangeant. Car, soudain, ça se passe au cinéma…

De fait, les stars du grand écran sont bien là, les Podalydès, Dedienne, Gardin (dans une scène d’anthologie écrite et filmée au cordeau) et même Patrick Laffont — qui a l’air de franchement s’amuser dans un film tout sauf « vu à TV » —, mais ils n’ont que des seconds rôles, voire des caméos, venus prêter mains fortes à leurs potes théâtreux moins connus du grand public et à qui on est peut-être plus prêt à tout excuser. Car ils vont loin les Chiens de Navarre, vous allez voir (car oui, osez aller voir ce film) ! Et bizarrement, sans doute parce qu’ils ont le sens de la contradiction (en plus de celui de contrarier les cons), quand il s’agit de « sauver » un personnage, de ne pas le plonger dans l’acide (un peu gras parfois, avouons-le, mais toujours juste), ils vont chercher un ancien des Deschiens, Olivier Saladin. Avec Lorella Cravotta, il compose un touchant couple de retraités qui, pour tenter de payer leurs dettes (et éviter d’être dévoré par ces chiens de banquiers) se lancent dans un concours de rock qu’ils espèrent gagner. La conclusion de leur histoire donne lieu à une très belle scène de cinéma mettant uniquement en scène des mains qui rachète à elle seule l’esthétique parfois vraiment trop télé de l’ensemble.

Toutefois, n’attendez pas, pour le découvrir, que ce film se retrouve sur le petit écran. Le voir en salle, sentir la gêne montée, les rires d’abord francs devenir jaunes, puis noirs, puis glacés, est une vraie expérience sans filtre (mais avec masque) de partage communautaire post Covid — avant Covid-Confinement 4, le retour ? Une sorte d’exorcisme dont malheureusement, ni nous, ni le monde, ne sortirons guéris mais qui a le mérite d’appuyer, sans concession, là où ça fait mal, et créé avec d’autres, Effacer l’Historique, Les 2 Alfred, Cette musique ne joue pour personne, un nouveau genre de film social français qui ose enfin crier à quel point ça va mal dans l’Hexagone, dans l’indifférence générale, pour ne pas dire crasse. Des films coup-de-pied-au-cul qui nous mordent au sang au mollet, histoire d’essayer de nous réveiller. Même si d’Oranges Sanguines, on sort un peu sonnés.

Sortie nationale en salles le mercredi 17 novembre 2021.

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