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Point de vue

Valérie Solanas, visage des révoltées

«Pute toxico», «cinglée féminazie», «taularde récidiviste». C’est par ces mots, aussi cinglants soient-ils, qu’on évoquait le nom de Valérie Solanas, au lendemain du 3 juin 1968. Connue pour avoir tenté de tuer Andy Warhol, cette criminelle-artiste-écrivaine-on ne sait trop quoi revêt le blason d’une radicalité trop souvent incomprise. Si sa pensée divise au sein même des luttes féministes, les questions qu’elle parvient à soulever dans ses écrits abreuvent une nouvelle génération d’intellectuelles. Alors, par-delà les procès criant à l’hystérie, qui est (vraiment) Mme Solanas ? 

Forgée dans la douleur 

Valérie répand le feu d’une rage sans nom : laquelle a enflé, année après année, jusqu’à tout détruire sur son passage… Même les souvenirs. Ceux d’une enfant délaissée par des parents divorcés et violée par un père colérique. D’une adolescente insolente et révoltée par les injustices sociales, sa famille étant trop pauvre pour lui promettre un avenir. D’une jeune femme qui, âgée de 16 ans à peine, donne naissance à deux enfants. Puis d’une mère qui se résout à en confier l’un d’eux à une famille aisée réglant, en échange, ses frais d’inscription à l’université. Elle veut étudier, coûte que coûte. 

Et c’est dans l’adversité qu’elle se construit, loin du confort bourgeois des penseuses de son temps.

Féministe malgré elle

Sans appartenance ni attache. Solanas, fleur au fusil, commence ses années d’études. C’était sans compter sur la misogynie décomplexée des années 50 qui la rattrape, sans crier gare, avec son lot d’allégations dénigrantes. Pour autant, elle  s’accroche et intègre - non sans fierté - la très prestigieuse École supérieure de psychologie. Elle excelle. 

Pourtant, c’en est trop pour Valérie. Entre injonctions au mariage, à la maternité, survalorisation de la gent masculine… Elle n’en peux plus, et abandonne sa carrière académique avant même d’avoir pu toucher du doigt son rêve d’être chercheuse. Une exaspération, latente, que partagent grand nombre de femmes avant de s’engager dans le long combat vers l’égalité. 

Robespierre du féminisme”, comme se plaît à l’appeler l’écrivain Norman Mailer, Solanas n’a jamais, au grand jamais eu la volonté de rejoindre quelconque rassemblement de femmes, “salon de thé de la désobéissance civile”  selon ses mots. Elle est plus crue qu’elles. Plus radicale qu’elles. Prête à monter au créneau. Et cela se ressent dans son SCUM Manifesto, “Society for Cutting Up Men, où elle trace les contours de son monde rêvé (sans homme), d’une plume aussi tranchante qu’aiguisée. 

Artiste à l’ambition démesurée

Sans cesse rattachée à Warhol, elle est pourtant bien une artiste à part entière : elle écrit, conceptualise, scénarise, met en scène. Son objectif ? Diffuser ses œuvres à large échelle. Pour ce faire, elle s’empresse de faire ses valises et s’envole direction New York, comme grand nombre de faiseurs d’art, tous attirés par le bouillonnement culturel qui s’y trame.

Baignée dans cette contre-culture où l’on joue de la musique, philosophe, crée, Solanas trouve un soulagement sans nom et l’énergie nécessaire à défendre son travail jusqu’au succès. À elle les rencontres : bohémiens, gays, lesbiennes, drag queens… et le fameux Andrew Warhola. Il incarne la réussite, elle souhaite le dépasser. 

Culottée, elle lui propose qu’il produise sa pièce de théâtre Up your ass. Rien de plus, rien de moins. Bien qu’admiratif du personnage et voyant en elle une certaine “intensité”, il ne donne pas suite et perd l’unique manuscrit, déclenchant l’ire de Valérie Solanas, pourtant sûre de son coup. “Lisez mon manuscrit, vous saurez à qui vous avez à faire” assure-t-elle aux policiers qui l’arrêtent au lendemain de son coup d’éclat funeste.

Excédée

De la patience, elle n’en a plus. Blessée par son passé, blessée par Warhol, qui la fait jouer dans l’un de ses films en omettant de la payer, abîmée par ses conditions de vie précaires puisqu’elle est à la rue, elle a soif de revanche. Un état d’esprit qui se ressent déjà dans son SCUM Manifesto, où elle jette l'opprobre aussi bien sur la gent masculine que sur ce qu’elle nomme “les filles à papa”. Ce sont les jeunes filles sages bourgeoises et bien comme il faut, celles qui perpétuent le dogme patriarcal en se conformant aux diktats. Tout le contraire d’elle. 

Mais une fois n’est pas coutûme, elle est pimpante le jour où elle tente de sauver son honneur, sans doute pour se donner une contenance. Maquillée et vêtue de vêtements élégants, elle dégaine son revolver, appuie sur la gâchette et propulse la balle de calibre 32 sur Andy Warhol.

Visage des marginales, des “trop ceci, trop cela”, des classes populaires sous le poids de la bourgeoisie, des femmes toujours perdantes face à la suprématie masculine... C’est par sa rancœur insupportable et sa vie de misère que Valérie Solanas incarnera, pour toujours, la colère des femmes à la merci des dominants

 

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