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AFGHANISTAN : LES FEMMES ENTRENT EN RESISTANCE

Elles ont peur, car elles savent qu'aux yeux des talibans, les nouveaux maîtres de l'Afghanistan, leur existence ne vaut rien ou si peu. Mais cette peur ne les dévore pas, ne les paralyse pas et c'est d'un pas ferme que des centaines de femmes ont défilé dans les rues d'Hérat et de Kaboul les 2 et 3 septembre dernier et de Mazar-e-Charif le jeudi 9 septembre. Accompagnées de quelques dizaines d'hommes, elles n'ont pas hésité à défier les « étudiants en théologie », brandissant des pancartes revendicatrices et criant leur hostilité au nouveau régime et à son allié pakistanais. « Mort au Pakistan », « Vive la résistance », ces slogans on ne peut plus explicites ont résonné dans les rues de Kaboul comme un cri d'espoir et de liberté, le chant d'un peuple souvent envahi et jamais soumis. Un rassemblement bien modeste et bien vite dispersé par les coups de feu des talibans mais qui n'en reste pas moins révélateur d'un nouvel état d'esprit, de nouvelles aspirations dont le nouveau pouvoir va devoir tenir compte s'il veut assurer sa longévité.

Car depuis 2001 et la chute du régime intégriste que les talibans avaient mis en place en 1996, la société afghane a évolué, elle s'est ouverte sur le monde et son fonctionnement est devenu plus libéral. Et surtout, beaucoup se souviennent avec terreur de ces cinq années passées sous le joug de la charia, appliquée de la manière la plus implacable qui se puisse être, quand les talibans étaient au pouvoir. Durant cette sombre période, l'Afghanistan a vécu sous la chape de plomb de l'intégrisme religieux, et céder au plaisir même le plus innocent pouvait signer son arrêt de mort. Peu de choses étaient permises, la liste des interdits était, elle, bien longue. Si longue et si facile à transgresser que beaucoup ont succombé et ainsi connu le poids des châtiments réservés aux pécheurs qu'ils étaient devenus. Écouter de la musique, regarder la télévision, pratiquer un sport, lancer un cerf-volant même, étaient des infractions entraînant punition, la plus largement usitée étant la flagellation en place publique. Une punition bien cruelle mais qui n'est rien au regard des atrocités perpétrées à l'égard des voleurs, des homosexuels, des femmes adultères et des meurtriers : mains coupées, actes de barbarie et de tortures, lapidations et mises à mort en public. De ces spectacles atroces, insoutenables, il n'est pas une afghane ou un afghan qui n'en ait été le témoin apeuré.

Des souvenirs qui se rappellent bien cruellement à la population afghane aujourd'hui et ce ne sont pas les paroles lénifiantes du porte-parole des talibans Zabihullad Mujadid quand il assurait que le nouveau gouvernement islamique serait « ouvert et inclusif » et que « les femmes seront très actives dans notre société » qui suffiront à apaiser leurs craintes les plus légitimes. Il n'aura d'ailleurs suffi que de quelques semaines pour que soit battu en brèche le discours rassurant des mollahs. La composition du gouvernement provisoire, dévoilée le mardi 7 septembre, ne fait en aucune façon preuve de l'ouverture promise, puisque tous ses membres sont de sexe masculin, qu'ils font tous partie de l'ethnie pachtoune et que les postes clés de l'appareil d’État seront occupés par les plus intégristes de leurs membres. Ainsi Abdul Salam Hanafi, qui avait interdit aux filles l'accès aux écoles sous le précédent gouvernement taliban, partage le poste de numéro 2 de l’exécutif avec le mollah Baradar, cofondateur des talibans. Les premières mesures coercitives à l'égard de la gent féminine n'ont d'ailleurs pas tardé à tomber, sonnant le glas des espoirs estudiantins et professionnels de nombre de femmes et jeunes filles. Elles qui devaient, si l'on se réfère aux affirmations de Zabihullad Mujadid, être « très actives » dans la société, ne peuvent déjà plus pour certaines sortir de chez elles sans être accompagnées d'un homme. La pratique sportive leur est dorénavant refusée, car les tenues qu'elles seraient amenées à porter à cette occasion révéleraient trop de leurs visages et de leurs corps et serait ainsi contraire aux lois de l'islam. Faire des études devient un parcours du combattant et les conditions imposées à celles qui d'aventure souhaiteraient poursuivre ou entamer un cursus universitaire sont si drastiques que l'on peut légitimement se demander si elles n'ont pas pour but de les en décourager totalement. Port de l'abaya et du niqab, et bien qu'ainsi anonymisées, obligation de patienter dans une pièce à l'abri de tous regards masculins le temps que ces messieurs entrent et sortent des salles de classe : les femmes afghanes sont encore et toujours les premières victimes de la fureur talibane.

Elles avaient acquis des droits, et nombre de citadines avaient goûté à la liberté dans ce qu'elle a de plus élémentaire, de plus vital : sortir sans la présence d'un chaperon, étudier, travailler et accéder sans restriction aux soins médicaux. Pour ces femmes éduquées, parfois hautement diplômées, renoncer à cet idéal de vie serait pire que la mort, et les condamnerait inéluctablement à une existence d'emmurées vivantes. En s'opposant frontalement aux nouveaux maîtres du pays, les manifestantes d'Hérat, de Kaboul, des provinces de Parwan et du Badakhchan savaient qu'elles couraient le risque d'être battues, arrêtées et peut-être tuées mais elles n'en avaient cure, décidées qu'elles étaient à faire entendre leur voix et à signifier aux mollahs qu'il faudra compter avec elles, qu'ils ne pourront pas les effacer si facilement de la société afghane. Ces valeureuses soldates, sans revolvers ni fusils, nous émeuvent parce qu'elles sont nos amies, nos mères, nos sœurs, nos filles, nos consoeurs. Leur combat, qu'elles mènent seules et sans soutien est digne de celui du glorieux et regretté commandant Massoud, le lion du Panshir, dont nombre se souviennent avec fierté et nostalgie. Il est vivant dans leurs cœurs et son exemple de courage, d'insoumission face à la barbarie et l’intolérance, leur donne la force et la volonté de lutter encore pour que triomphe la justice et un islam vrai et lumineux.

#DoNotTouchMyClothes.Malali Bashir

Lumineux comme les tenues traditionnelles des femmes afghanes, bien éloignées des tristes burqas que leur imposent les sévères mollahs qui sévissent désormais dans leur beau pays et que d'aucunes mettent en scène sur les réseaux sociaux sous le hashtag #DoNotTouchMyClothes. Ces activistes, qu'elles soient encore sur le sol afghan ou expatriées à l'étranger, veulent montrer au monde et à leurs consœurs qui l'auraient oublié ou jamais su, combien était gaie et seyante la vêture des femmes avant l'arrivée des talibans. La burqa, ce vêtement qui couvre entièrement les corps, les visages et bien souvent les yeux n'est pas, elles le répètent sans relâche, un vêtement coutumier. Et pour le prouver, ces photos de femmes portant des robes aux couleurs chatoyantes, richement brodées, aux plastrons perlés ou parsemées de petits éclats de miroirs qui renvoient la gaie lumière du soleil. Mais il ne s'agit pas uniquement par ce hasthtag, de promouvoir un vêtement, le combat est plus vaste et profond. Il s'agit avant tout de défendre le patrimoine culturel de leur nation, trop souvent renié et diabolisé. Les Afghans ont de toute éternité été un peuple joyeux, aimant rire, danser et chanter. Sur son compte twitter, la journaliste Malali Bashir a posté la photo d'une de ses peintures montrant des femmes revêtues des joyeuses tenues traditionnelles, et qui exécutent la danse séculaire du pays. Malali Bashir le revendique et l'affirme de toute sa force de résistante : « Attan est la danse nationale de l'Afghanistan exécutée dans des cercles de groupe. J'ai peint cette Attan parce que c'est ainsi que je me souviens des femmes afghanes en grandissant. C'est nous, nous n'y sommes pas fouettées ou lapidées. Nous resterons poètes. Nous resterons artistes. Nous préserverons notre culture. »

Sophie RENAUD

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