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L'Alsace, ou le retour du refoulé

Lu récemment : « les Alsaciens sont avant tout des républicains dans l’âme. » Vérifions.

Quelques jours après les résultats du deuxième tour des dernières élections régionales et départementales en France, un événement qui peut paraître banal mais qui en dit long sur une certaine « mentalité micro française » (qui ne devrait plus être la nôtre) est passé inaperçu. Précisons.

Nous sommes le 1er juillet 2021. La scène se passe à Colmar, Préfecture du Haut-Rhin, lui-même l’un des deux départements qui composaient ce que l’on croyait être devenu « feu l’Alsace ». Colmar compte 70.000 habitants au cœur de riants et proprets vignobles archi-touristiques ; l’autre grande ville du Haut-Rhin, Mulhouse, en rassemble 110.000, disséminés parmi des usines en friche et d’autres qui assemblent encore des voitures. Ce rapport de force existe depuis le milieu du 19ème siècle, période pendant laquelle Mulhouse s’est fortement industrialisé et, pour assurer sa main d’œuvre, a accueilli de nombreux immigrés, dont des italiens. Des étrangers quoi… Gros bourg ensommeillé et gras comme un patron paternaliste mangeur de choucroute très garnie et buveur de Crémant Grand Cru, Colmar est malgré tout resté Préfecture. Ça en dit déjà long sur l’Alsace. Mais revenons (à nos moutons).

Ce 1er juillet 2021 à Colmar, les 80 édiles élus aux dernières élections départementales sont rassemblés dans une immense salle ronde et luxueuse aux murs couverts d’un bois rosé. Sans surprise, l’autre couleur de l’assemblée est le bleu : les gens de gauche, les écologistes et les centristes ne se partagent que 18 pauvres petits sièges. Parmi les 62 sièges « restants », aucun n’accueille de fessier d’extrême-droite : il est vrai que le prétendant RN au trône de Président du Grand-Est portait un nom pas très français tout de même : Laurent Jacobelli… Et en Alsace, patrie du linge de table de luxe, on ne mélange jamais les torchons et les serviettes ! Poursuivons.

Nos 80 représentants du « peuple alsacien » sont réunis ce jour pour créer le Conseil de la Collectivité Européenne d’Alsace. Oui, d’Alsace. Cette petite Région-là, on pensait l’avoir fait gentiment sortir par la porte lors de la réforme territoriale de 2016 ; la voici qui revient avec rage par la fenêtre. Oui, en rage ils étaient les alsaciens depuis cinq ans : on avait osé les obliger à partager leur pactole vinicole et touristique (mais aussi les substantielles recettes supplémentaires issues de certaines « lois d’exception » maintenues en Alsace-Moselle depuis la Première Guerre Mondiale), leur bas de laine tissé sur place et d’abord rempli en Deutsch Mark avec ces tristes départements pauvres de la Meuse ou des Ardennes. Que l’industrieuse Mulhouse fasse partie de l’Elsass — Alsace en alsacien mais aussi en allemand — passe encore. Mais quoi ? Intégrer Epinal ou Longwy, ces villes qui se dépeuplent depuis trente années peu glorieuses et pleines de Beleidigdi Lewerwurscht — traduction et signification : saucisse de foie vexée, soit « personne susceptible » ? Pas question ! L’esprit républicain a ses limites tout de même. Psychanalysons.

Les différentes études d’opinion qui ont eu lieu de 2016 à 2021 à propos du rejet par une majorité d’alsaciens de leur appartenance à la Région Grand Est — signalons au passage que, dès 2017, les agents de la nouvelle Région ont cessé d’utiliser leurs véhicules de fonction aux couleurs et logos de leur employeur pour ne plus prendre que leurs véhicules personnels —ont toutes abouti au même avaricieux constat, résumable en une phrase : « on partage pas notre trésor de guerres ». Guerres au pluriel car il y en a eu trois en moins d’un siècle qui ont engraissé une partie des alsaciens. Et, au singulier, sacré esprit de Fraternité — oui, oui, le troisième mot souvent oublié de notre fameuse devise française qui commence par Liberté ! Sacré esprit républicain aussi. Quant à l’âme…  Précisons.

C’est une loi de la République, celle du 16 janvier 2015 portant le numéro 2015-29, qui a redimensionné les Régions Françaises, faisant disparaître l’Alsace mais aussi le Nord-Pas-de-Calais (qui a au moins autant souffert des guerres que la plaine occidentale du Rhin et le flanc est de la ligne bleue des Vosges) pour instituer le Grand-Est ou les Hauts-de-France. Remarquons au passage qu’en ces terres de frontières, pour faire passer la pilule, le législateur a eu la bonne idée d’utiliser des adjectifs valorisants ; ailleurs, à part en « Nouvelle » Aquitaine, il s’est contenté d’amalgamer les appellations des anciennes régions, comme en Centre-Val-de-Loire ou en Auvergne-Rhône-Alpes. Glissons.

Les picards et les chtis furent fiers d’être devenus hauts ; les alsaciens, eux, ne supportèrent pas de devenir grands : ils se sont bizarrement sentis dilués, spoliés, dépossédés. Ou plus exactement, cette fusion avec d’autres départements a mis à mal leur principal adage : pour vivre heureux, vivons cachés. Car, derrière les altières façades bicolores des maisons alsaciennes festonnées de géraniums, derrière les jardins brillants comme un sou neuf, sous les tuiles vernissées et les nids des cigognes prisés par les touristes, les pièces sont petites et basses de plafond, les esprits méfiants et étroits, et les écus dorment encore sous les matelas — enfin ceux qui n’ont pas été utilisés pour acheter une grosse voiture, là encore bien voyante, chez le voisin teuton. De l’art de l’apparence… Car derrière un attachement semble-t-il sincère à la France dont on voit le drapeau bleu-blanc-rouge partout se cache un chauvinisme alsacien exacerbé, tout sauf ouvert et accueillant à l’autre — sauf s’il est prêt à acheter trop cher des vins trop sucrés et courts en bouche. Bref (et en poussant le bouchon un peu plus loin dans l’eau du Rhin), Elsass über alles ! Oui, parfois, exagérons...

A tout ceci qui s’est joué sans que nul s’en émeuve à Paris (si ce n’est, un peu, au Conseil d’Etat) s’ajoute l’un des premiers engagements du président lors de la séance inaugurale du nouveau conseil bleu, Frédéric Bierry, celui d’expérimenter un système de votation sur les grands sujet à enjeu pour la population ou les habitants dans l’esprit de ce qui se fait en Suisse (l’autre voisin, NDLR). Bizarre quand même de se référer si vite à un pays amalgame de cantons qui est tout sauf une République… Et qui ne brille pas non plus sur son sens de l’accueil… Par contre, côté bas de laine et trésors de guerres, les suisses sont d’autres champions (présent de l’indicatif de la première personne du pluriel du verbe « champier »).

A l’autre bout de l’hexagone, les normands — qui furent satisfaits, eux, de retrouver leur grande Région, la Normandie, ni haute, ni basse — diraient dans un cas comme ça : « ils veulent le beurre et l’argent du beurre ceux-là ». Gagner sur tous les tableaux pour le dire plus simplement : être allemand quand ça arrange — certes, il y a eu les « malgré nous » mais aussi tous les autres —, être français quand ça rapporte, et bientôt être un peu suisse, pourquoi pas ? Mais surtout et avant tout alsaciens. Après ça, ceux-ci se demandent pourquoi les députés européens, censés défendre une vision élargie du monde, sont de moins en moins enclins à venir siéger à Strasbourg, ces Beerflaschebrunzer — traduction, pisseur de bouteilles de bière ; signification mystérieuse, mais allusion sans doute à la rivalité avec la ville de Bruxelles en termes d’institutions européennes. La réponse est dans la question : là où il y a méfiance, repli sur soi, mépris de l’autre (surtout s’il est lorrain ou ardennais) et défense de son pré carré engéraniumiser, il ne peut pas y avoir d’Europe. Circulons !

 

 

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