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Les Terriens Lointains

Voyager 1, une des deux sondes spatiales du programme Voyager de la NASA, s’envola le 5 septembre 1977, avec pour mission d'atteindre les confins de notre système solaire. À son bord, le “Disque d’Or”, recensant l’essence des découvertes humaines, est la “bouteille à la mer interstellaire” de l’Humanité. En 2015, la sonde spatiale Voyager 1 avait pénétré l’espace interstellaire et avait disparu de tous nos radars. Peu de temps après, la voici interceptée par un engin inconnu. Trente-cinq ans plus tard, en 2050, une réponse parvient enfin à la Terre...

Notre Humanité n’avait de cesse de s’étonner. Nous étions le onze janvier 2050 et le monde entier observait à travers des écrans une capsule extraterrestre atterrir en Irak. Tous s’indignaient de l’incapacité du pays à faire exploser l’engin étranger avant qu’il ne se pose sur ses terres. Mais l’Irak avait bien plus à faire et le dos tourné lorsque l’anomalie pénétra son atmosphère. C’était le cas pour de nombreux pays soumis à la famine et la guerre depuis que leurs terres étaient ravagées par des invasions de criquets. Devenues récurrentes depuis la fin des années 2020, ces insectes avaient ravagé les civilisations d’Afrique et du Moyen-Orient. Ils dévoraient depuis jusqu’au sud de l’Europe et de l’Eurasie. L’Irak peinait à survivre sous ce désastre bruyant, ayant abandonné depuis longtemps le ciel pour grappiller les dernières denrées terrestres.
L’engin parvint donc sans encombre jusqu’au désert. Dans cette capsule, des livres parcheminés furent trouvés par nos armées. Posée sur ces livres, une feuille de papier noircie par une écriture maladroite résumait en arabe la raison d’un tel débarquement. Comment, que dîtes-vous ? Voyageur 1, disparue des radars trente-cinq ans plus tôt, réceptionnée par une espèce quasi-identique à la nôtre ?

Voyager 1, mais qu’est-ce qu’était cette histoire ? Attendez, la sonde spatiale perdue en 2015 lorsqu’elle avait quitté notre Univers ? Allons bon, voilà que les délires de nos aïeux avaient passionné les vies extra-terrestres ! Dans quelle mouise ces aïeux nous avaient-ils fourré, était une question plus intéressante. Ces aliens avaient réussi à décoder notre espèce et toutes les données du disque d’Or, puis ils avaient propulsé leur capsule depuis le fin fond de la galaxie, d’une planète bien plus avancée que la nôtre. Ce vaisseau ne possédait qu’un maigre équipage, envoyé à la mort pour tenter de transmettre leur Histoire à nous, Terriens. Une guerre mondiale suite à un réchauffement climatique avait éradiqué leur espèce, mais leur développement était tel qu’ils avaient conscience des consciences autour d’eux. Conscients aussi de leur extinction certaine, ils n’avaient pu résister à envoyer leur propre bouteille à la mer.
Ils vivaient à des milliards d’années de nous mais étaient si avancés qu’ils avaient réussi à dépasser la vitesse de la lumière. Impossible, me diriez-vous ! Quelle que soit la vitesse d’un objet dans l’espace, la lumière allait toujours plus vite. C’était le principe de la relativité d’Einstein ! Étions-nous donc si ignorants au point de voir nos principes scientifiques établis des siècles avant, être balayés du revers de la main ? Bien que décalé de milliers d’années, le développement de ces êtres humains était similaire en tout point au nôtre. Mais le voyage avait épuisé leurs ressources déjà appauvries par les guerres et la perte de confiance en la science, leur permettant tout juste d’écrire un bref résumé sur l’origine de leur capsule.


Rêvions-nous ? Notre Terre rongée par la famine et le réchauffement climatique ne s’était-elle pas perdue dans un grand songe hallucinogène ? Des êtres en tout point semblables en nous mais pourtant si instruits, si divins, nous avaient pris sous leurs ailes ? Nous sur des centaines de milliards de galaxies, et encore plus de planètes ? L’Homme avait-il eu raison de se penser en Élu ? Malheureusement, les livres étaient écrits dans une langue inconnue, qui était la langue de leur planète entière. Y résidait la parole des êtres humains et de la plupart des êtres vivants sur leur Terre (les prouesses scientifiques ayant permis des communications inimaginables) pour apprendre à notre Terre à ne pas répéter les erreurs passées. Un dernier avertissement avant la fin de toute chose dans l’Univers.
Les livres firent office de parole divine, les religions et la science furent ébranlées. Pour la première fois, nous prenions tous conscience que le temps pressait. Comment sauver notre Terre, comment traduire la sagesse ? L’aller sans retour de ces inconnus avait ému le monde entier. Des équipes internationales se demandèrent comment se rendre au vaisseau des Terriens Lointains pour vérifier la véracité d’une telle étrangeté. Qui d’aussi humain pouvait mourir loin de sa planète elle-même agonisante pour se porter au secours d’une autre, qui n’avait guère conscience de leur existence ? Etaient-ils plus humains que nous et en ce cas, qu’étions-nous ? S’imaginer comme une poussière dans l’Univers n’avait pas le même impact qu’en prendre pleinement conscience. 

Et de cette fatalité, s’ensuivit la période du « Vertige »


Premier Mars. Plus rien ne comptait pour des millions d’entre nous, qui avions renié toute croyance pour s’oublier dans l’invraisemblable. Une nouvelle secte était apparue, celle du surréalisme. L’objectif était de vivre sans queue ni tête. Si certains s’étaient ouverts à de nouvelles formes d’arts, la plupart s’était plu dans le massacre de nos semblables. Peut-être que nos congénères avaient eu peur de ce que l’on pourrait traduire de ces livres, et avaient décidé de réfuter notre existence-même. À force de vouloir faire disparaître la frontière entre l’imaginaire et le réel, ils en oublièrent jusqu’à leur condition d’êtres vivants. Beaucoup d’adeptes mourraient de malnutrition et de soif, ne prenant plus que la drogue de leur Prédicateur. Il n’avait fallu qu’un mois à ce dernier pour dresser son armée dans le monde entier, le peu de règles nous séduisant tous. Une chasse aux profanes avait été lancée, conduisant à la mort de miAllions de personnes. Malgré les progrès scientifiques et sociaux, les émeutes sanglantes et les meurtres de masse ne purent être empêchés, des hommes et des femmes haut placés faisant partie des illuminés. C’était notre instinct de survie qui était en jeu. Cette grande débâcle de la préservation de soi manqua de nous éradiquer. Le temps pressait : combien se rendront compte de la vacuité de notre existence avant que l’on ne puisse traduire les livres ? Certains avaient peut-être perdu leur instinct de survie mais pas l’amour de leur planète : ce pourquoi ils s’acharnèrent à en tuer des dizaines d’humains avant de s’ôter la vie, pour accorder un peu de répit au miracle de l’Univers qu’était notre Terre.

À la fin du mois de mars, la majorité survivante avait repris ses esprits. Un sursaut de préservation leur fit reprendre pied, mais certains succombèrent à leurs propres horreurs. Des innombrables suicides achevèrent de mettre un terme à la secte, accordant un peu de répit à la Terre. Nous travaillions toujours sur les livres et nous avions à présent connaissance du voyage entrepris par la Terre Lointaine. Cependant prendre conscience de l’infiniment grand et de l’infiniment petit pouvait faire perdre pied, et d’autres suicides de masse suivirent. Notre espèce était en danger, elle avait pris conscience de sa vulnérabilité et futilité. À quoi bon vivre si les Humanités étaient si nombreuses, si l’on n’avait rien de spécial ? La vacuité de notre existence ne fut pas supportable pour nombre des nôtres ; d’autres ne purent digérer l’idée que leur Dieu était « trop petit », rejoignant toutes les victimes des sectes et des catastrophes écologiques ou nucléaires.
Le voyage du dernier espoir des Terriens Lointains avait duré des centaines d’années. Ils étaient morts avant d’avoir pu traduire leur récit, ce qui démontrait leur urgence. S’ils avaient le même tracé que nous dans le temps, présumaient-ils qu’une grande catastrophe allait nous arriver ? La panique était telle que nous courrions encore plus vite à notre perte. Mais n’était-ce pas ces voyageurs qui avaient provoqué le cataclysme en contactant notre Terre ? N’avaient-ils pas un jour reçu un message similaire des centaines d’années plus tôt d’une autre Terre, et avaient réussi à s’en prévenir pour atteindre l’apogée de l’évolution humaine ? Étaient-ils morts de causes internes ou externes ? Ne se focalisait-on pas trop sur cet inconnu plutôt que sur notre propre existence ?

S’ils étaient comme nous, les voies des Dieux étaient pénétrables. C’était une course au savoir comme nous y étions habitués. Le sursaut fut planétaire. L’idée que le langage des aliens était celui de l’ADN survint brutalement, le seul véritablement universel, ancré dans nos gènes et dans la poussière d’étoiles qui résidait en tout être vivant. C’était à la science de sauver le monde, voire l’Univers ! C’était sa dernière chance de prouver son utilité ! Acculée par les catastrophes naturelles et les prophéties de l’autre planète, notre humanité n’avait d’autre choix que de s’éclairer. La plupart des guerres connurent de longs cessez-le-feu, les pays riches dépensèrent sans compter dans tous les domaines scientifiques, autorisant toutes sortes de recherches. La priorité fut donnée à la terre et au ciel pour mieux les explorer. Cette course au savoir fut rebaptisée « la Grande Naïveté », car jamais autant de traités de paix n’avaient été signés en si peu de temps.
Le Temps, justement. Là reposait notre meilleur atout et notre plus grand ennemi. L’on pensait qu’en raison de notre très jeune âge, notre espèce n’en n’était qu’à ses balbutiements dans l’évolution. Carl Sagan avait créé le calendrier cosmique, qui résumait les 13,8 milliards d’années de l’Univers en un an. L'Histoire de l'Humanité n'équivaudrait qu'aux quatre dernières secondes, avec notre espèce actuelle née le 31 décembre à 23h56. Quatre minutes d’existence sur toutes celles de l’Univers… Quatre minutes qui nous avaient suffi à comprendre le cosmos et notre planète. Nous n’étions qu’une poussière, mais ne défions-nous pas le temps d’une certaine manière ? Notre atout, c’était notre vitesse d’apprentissage. Mais regarder les étoiles c’était regarder dans le passé, leur lumière nous parvenant des années après. Une étoile éloignée qui scintillait pouvait très bien avoir disparu au moment où on l’examinait, ne subsistant que sa lumière enfin parvenue à nous. Les choses que l’on apprenait sur l’espace aujourd’hui relevaient déjà du passé pour le reste de l’Univers, et c’était notre capacité à apprendre vite qui pouvait y pallier.

Finançons à la pelle les recherches, traquons les têtes pensantes le plus objectivement possible ! Qui savait combien de génies attendaient d’être appelés ? Le savoir pouvait être transmis en temps réel sur toute la planète grâce à nos moyens de communication, et toutes les équipes pouvaient apporter leur aide ou leur critique. Une formidable organisation se mit en place, et une liste de priorités fut engagée. La première chose était de gagner du temps sur Terre en ralentissant le plus possible le réchauffement climatique et les productions polluantes, mais pas de protéger les populations qui en subissaient déjà les conséquences. On protégeait celles qui étaient à risque afin d’avoir à disponibilité des cerveaux pour les milliers d’études et recherches en cours, tant pis pour les autres. La survie de l’espèce en dépendait. C’était nous et pas les autres que les Terriens Lointains étaient venus sauver, et cela valait bien le sacrifice de plusieurs millions. Mais déjà deux milliards d’êtres avaient péri en quelques mois, sans personne pour les pleurer.


À force de défier le temps, nous nous étions enflammés d’impatience.

 Fin avril, la traduction des livres n’avait toujours pas avancé. On élabora des banques de gènes humains de la plus grande majorité afin de repeupler une planète, la morale ayant laissé place à une froide rigueur scientifique. Les arts furent étrangement sublimés car on ne pouvait renier notre imagination, tout aussi cruciale pour les scientifiques. Ce fut courant mai que les premières pages furent traduites dans l’ivresse mondiale. Le problème avec la transmission d’informations en simultané, c’était qu’on arrivait vite à saturation. Des quiproquos quant à la traduction fleurirent aux quatre coins du globe, et il fallut encore deux semaines pour qu’on l’en vienne à une traduction plus ou moins satisfaisante. Il s’agissait bel et bien d’un langage conçu dans un procédé similaire à celui de l’ADN, où chaque atome transmettait une information basique. Il fallait apprendre ce langage et non le traduire. On se mit alors à la langue universelle, ouvrant des portes inimaginables dans la compréhension de notre monde et des étoiles.
La découverte nous coupa le souffle jusqu’à l’été, qui marqua le début des expéditions sur Saturne. On y avait détecté des ressources énergétiques capables d’alimenter des centaines de planètes Terre et on était prêts à les ramener jusqu’à nous. La Station Spatiale Internationale s’était étendue en accueillant de nouveaux pays et on ne comptait plus les missions d’exploration spatiale. La littérature en berne jusqu’alors, connut un rebond formidable. L’imagination était le diamant brut de notre Humanité, à nous de le poncer jusqu’à ce qu’il brille de mille feux. Le paradoxe nous touchait au plus profond de notre être : nos sciences et nos religions avaient tout faux, imaginons et prouvons l’inimaginable devint notre mantra. Isaac Asimov manqua d’être déifié tant ses romans fournirent la philosophie de savants et d’artistes. La terre ou les étoiles, voilà tout ce qui nous motivait. Nous pouvions rattraper les siècles d’avance des Terriens Lointains, il fallait juste gagner quelques années, quelques mois sur Terre…

À l’agonie de juillet, le ratio d’humains qui travaillaient pour ceux qui mourraient était alarmant. Les humains disparaissaient plus vite qu’ils n’avançaient, et beaucoup de chercheurs et penseurs se suicidèrent durant ces courtes semaines, obligeant d’autres à reprendre leurs recherches et perdre du temps. Il manquait de l’espoir, de l’émotion à leur but. Survivre par pure logique et instinct, c’était tuer notre nature. Mais comment l’imagination pouvait autant briller quand la froide logique scientifique décimait à tour de bras et de suicides de masse ? Tous s’exprimaient à travers un livre, un dessin, une photo, avant de se laisser mourir face à la vacuité de leur apport scientifique.

Et pourtant que garder de nous ?


Des sondes Voyager furent envoyées hors de la Voie Lactée, les dénombrant jusqu’à onze. L’argent n’était plus un facteur de négociation dans nos prouesses, les démultipliant dans la course au savoir. Les premières pages des livres nous avaient appris à dépasser la vitesse de la lumière. Mais les Grands Inconnus tant redoutés par les astrophysiciens n’avaient pas tardé à inonder les résultats de recherches depuis plusieurs mois déjà. Nous avancions à l’aveugle sans que plus rien n’ait de sens, appliquions les solutions sans nous préoccuper du résultat. Fin août, nous avions réussi à atteindre d’autres galaxies. Nous avions de nouveaux Disques d’Or à partager, nos « bouteilles à la mer interstellaires » contenant toutes nos avancées. En attendant les océans mangeaient nos continents et les épidémies nous décimaient, nous poussant à tirer le maximum des ressources naturelles, cercle vicieux éternel.
Vint alors le doute. Tant de choses impossibles résolues en quelques mois grâce aux Terriens Lointains, n’étions-nous pas encore en plein délire collectif ? Nos cerveaux manquaient d’oxygène sur Terre avec nos polluantes recherches, voilà qu’on hallucinait par milliards. Aucune prouesse n’avait pu arrêter le dérèglement climatique qui nous consumait. Dorénavant la traduction coulait de source mais il était impossible d’en comprendre le sens. Car comment traduire les subtiles expressions de l’ADN lorsque nos langages étaient si primaires ? Leurs sciences et philosophie se révélèrent hors de portée. Il fallait de nouveau se fier à notre naïveté, interpréter du mieux qu’on le pouvait et avoir une foi aveugle. Nous avions perdu l’habilité d’apprendre de nous-mêmes si vite… En ce fade mois de novembre, la quasi-totalité des mégalopoles et grandes villes avaient succombé à la famine et guerre civile. Plusieurs explosions nucléaires nous avaient asphyxiés et fait perdre soixante pour cent de la population mondiale. Nous n’avions pas assez protégé notre maison.


(…)
Ce pourquoi je vous écris ces lignes en langage ADN, puissiez-vous le décrypter ! Nous serons d’ici peu vos Terriens Lointains et il est de mon devoir de vous prévenir, en tant que dernière représentante d’une Humanité vieille de 4,8 millions d’années – du moins selon nos récentes découvertes. J’ai intercepté votre sonde bien moins avancée que les nôtres, et la fatalité me tue plus vite que ma réserve d’oxygène pratiquement vide, alors que je viens à vous. C’est dans mon vaisseau que la plupart des connaissances répertoriées sur les disques durs envoyés ont été découvertes. Le savoir de deux Humanités ne vous sera pas de trop. Puissiez-vous lutter contre le déterminisme !

Mais qu’importe les siècles d’avance ou l’avantage contre le Temps, les Univers sont une boucle et les Humanités vouées à disparaître. Qu’importent les variations, qu’importe la nature humaine si prompte à se libérer de ses chaînes, de l’immensité de l’Univers, notre point dans l’espace et le temps revient toujours à notre position initiale. Nous sommes une erreur inlassablement corrigée jusqu’au bon calcul. Préservez-nous, préservez-vous.
Le conseil de millénaires de lutte : ne perdez pas de temps, vivez ! Enivrez-vous, disait un de nos immortels Charles Baudelaire. Pour ne pas être les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous sans cesse de vin, de poésie, de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous !

Maud Baheng Daizey

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