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L’expression de soi dans les entreprises : de l’utilité d’un modèle expressif fondé sur l’exercice de la parole.

L’expression de soi dans les entreprises : de l’utilité d’un modèle expressif fondé sur l’exercice de la parole.

L’expression de soi est une locution aussi noble que déplacée lorsqu’elle se rapporte à l’espace professionnel que forment les entreprises. Noble parce qu’il est voulu par les salariés de s’exprimer librement, authentiquement, fidèlement à leurs convictions intimes. Le cadre du travail est certes formel, il n’en annule pas pour autant la personnalité des individus qui la composent, et avec eux leur liberté d’esprit et leur liberté d’expression, droit dont ils jouissent indiscutablement. Déplacée parce qu’elle ne trouve pas sa place dans le cadre de l’entreprise, ou plutôt, elle ne trouve qu’une place secondaire ; il faut d’abord bien faire son travail, être efficace dans ses missions attribuées et pourquoi pas, si toutefois il n’en advient aucune subversion, s’exprimer.

C’est dans cette ambivalence, entre revendication de liberté et d’affirmation de soi d’une part, et primauté de la productivité d’autre part, que se réalise l’expression de soi dans le cadre de l’entreprise. Une tension se dessine alors entre plusieurs sortes de discours que l’on pourrait catégoriser en deux sortes : les discours formels, officiels, émanant de l’entreprise et de leurs représentants directs, c’est-à-dire les dirigeants, et les discours informels, qui doivent conquérir et renouveler sans cesse leur droit de se dire. C’est peut-être ce flou, qui parcourt cette seconde catégorie de discours, qui est à corriger : l’informalité de l’expression de soi la condamne. Pour qu’il y ait expression de soi, il faut qu’il y ait un modèle de l’expression de soi qui soit admis dans l’entreprise.

Cela peut sembler pour le moins contradictoire : nous avons tendance intuitivement à associer expression de soi à libre expression : s’exprimer reviendrait à exprimer librement notre flux de pensées, sans distinction de qualités de celles-ci, sans tri effectué au préalable. Le danger est alors vite entrevu, et réel pour les dirigeants représentant et incarnant l’entreprise : que tout soit dit, trop dit, à tort et à travers et impunément, allant ainsi potentiellement à l’encontre des intérêts premiers de l’entreprise. Or pour casser ce clivage entre deux parties qui se confrontent – rappelons le, les dirigeants face aux collaborateurs, ou encore les discours officiels face aux discours informels- il est parfaitement inutile de s’acharner en revendiquant corps et âme que tout collaborateur puisse s’exprimer librement, au nom d’une authenticité qu’il souhaiterait arborer sur son lieu de travail. Si le combat est beau, il est teinté de naïveté tout comme de vanité : l’entreprise ne peut, au sens où il lui est impossible, se conformer à toutes les authenticités, individualités et convictions prônées en son cadre. C’est bien le mouvement inverse qui a toujours été en vigueur et qui se doit, pour que la prospérité des entreprises soit toujours au rendez-vous, continuer : le candidat souhaitant rejoindre l’entreprise, le collaborateur en poste doivent tous deux se conformer à celle-ci. Nous assumons cet aspect conservateur. Si l’entreprise se doit de tendre l’oreille quand se pointent les velléités de s’exprimer des uns et des autres, cette écoute ne signifie pas renoncer à un business model préexistant, ni à un mode de management en vigueur.

Il ne s’agit pas non plus de nier l’expression de soi. La considérer exclusivement comme un objet subversif, créatrice de désordre et de conflits est trop réducteur. L’expression de soi n’est pas en tant que telle une prise de pouvoir. Elle n’est pas un élément entrainant nécessairement un rapport de force. Si je m’exprime, je dis quelque chose de moi, sur ma situation de travail, je véhicule des opinions qui me sont propres, sans que cela n’appelle systématiquement une confrontation. Je peux m’exprimer pour extérioriser, et en ce sens, je dialogue essentiellement avec moi-même. Je peux m’exprimer pour marquer ma présence au sein d’un corps social, celui de mes collègues, pour susciter un échange avec eux. L’expression de soi fait donc la part belle aux émotions que j’extériorise tout autant qu’aux conversations que je provoque avec les autres. Elle me maintient en bonne santé – je ne ressasse pas des pensées qui pourraient affaiblir ma santé mentale – et me sociabilise. Créatrice de stabilité et de cohésion, elle est ce facteur d’appropriation et de stylisation du métier que l’on exerce. Un rempart contre la souffrance au travail et ses multiples incarnations : burn-out, bore-out, anxiété, stress récurrent… Pour ce faire, il faut que l’expression de soi cultive sa liberté. Je ne peux pas tout dire, au sens de dire n’importe quoi. Mais ce que je dis, je le choisis librement. Personne ne me l’a soufflé ni imposé. C’est en ce choix libre que réside l’expression de soi possible dans les entreprises, et c’est ce qui fonde également la possibilité d’un modèle expressif où la créativité de tout un chacun peut naître.

Praticabilité d’un modèle expressif dans l’entreprise

Nous avons insisté sur la nécessité d’une place accordée à l’expression de soi dans l’entreprise, pour mettre à mal l’inexprimé qui devient une violence vécue pour le salarié. De nombreux cas de burn-out rapportés montrent la difficulté à nommer, à dire ce mal-être qui survient et qui engloutit peu à peu dans une spirale du silence. L’on n’insistera jamais suffisamment sur la portée thérapeutique des mots ; dire, c’est guérir. La mise en mots de ce que l’on perçoit et ressent est fondamentale et participe d’un management viable sur le long terme. Un management concerné, qui écoute et qui traduit les besoins des collaborateurs en accueillant leur parole choisie. Écouter, c’est reconnaitre à l’autre l’intention qui préside à son discours : si un salarié me fait part de sa baisse de motivation, c’est qu’il souhaite par là m’alerter. En tant que manager, je peux donc identifier l’urgence, et la parer. Ne pas écouter, c’est ne pas vouloir voir ; or faire l’autruche et laisser vivre le non-dit est dévastateur. C’est pourquoi le modèle expressif souhaitable dans l’entreprise ne s’appuie pas sur une gestion de l’expression, trop restrictive, trop négatrice des émotions. Elle s’appuie au contraire sur l’exercice de la parole des salariés dans des cadres d’expression plus formels, comme les réunions d’équipes.

Pas de modèle gestionnaire donc, mais un modèle où l’expression de soi s’exerce et se pratique, comme en Grèce antique, où le fait de discourir était encouragé. Pour bien parler, il faut parler souvent, il faut s’entrainer à la parole régulièrement. Si le salarié ne parle pas, il est infantilisé – en latin l’enfant se dit infans, et signifie « celui qui ne parle pas ». Si le salarié n’a pas l’habitude de parler, sa marge d’erreur est plus grande : il peut bafouiller, ou pire, dire des choses qu’il ne maîtrise pas.

Osons donner la parole en réunions. Osons demander des opinions. Osons accueillir le verbe sans s’en méfier. Osons, enfin, introduire la subjectivité des salariés à l’intérieur du collectif d’entreprise. Faisons exister les salariés, autrement que par l’exécution de leurs tâches, en louant leur parole. Faisons-en un levier de confiance, pivot d’un management concerné. Cultivons l’oralité et la force des mots.

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