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Point de vue

La Macédoine du Nord, le Petit Poucet du Foot et des Balkans

La Macédoine du Nord est née en 1991 sur les pieds moribonds de la Yougoslavie, ceux posés sur la Grèce — où il y a aussi une Macédoine. Pendant près de trente ans, le pays des dieux olympiques a refusé tous les noms que le jeune pays voulait se donner et boycotté son entrée dans la plupart des instances internationales ; il faut dire que la Macédoine en général est la patrie d’Alexandre le Grand, et nulle part on ne plaisante avec ce qui est grand : on veut le garder pour soi. En 2018, un accord a enfin été trouvé entre les deux voisins pinailleurs : le Petit Poucet du Nord, coincé entre les grandes sœurs albanaises et bulgares et le grand frère serbe se prénommerait dorénavant la République de Macédoine du Nord. Au passage, il a fallu débaptiser l’aéroport Alexandre le Grand pour qu’il devienne l’aéroport international de Skopje — plus classique et moins guerrier. Skopje est la capitale du pays et abrite près de la moitié des macédoniens, qui sont environ deux millions ; très environ car le dernier recensement a été invalidé, de nombreux habitants issus des minorités ayant refusé de se faire comptabiliser. La principale minorité est albanaise et représente en moyenne 20% de la population, mais plus du triple dans les villes proches de la frontière avec l’Albanie. Quand on survole la Macédoine du Nord on ne voit que le vert des prairies et des forêts, le bleu des lac — donc celui d’Ohrid — et parfois le fuseau blanc des minarets des plus grandes mosquées.

Mon atterrissage a lieu sous d’épais nuages, mais il ne pleut pas ; température au sol, un peu plus de vingt degrés. L’aéroport est assez loin de Skopje, au milieu des collines. Plus loin, les montagnes sont altières, et à l’ouest, leurs sommets sont encore couverts de neige. On est en début d’après-midi : il ne faut pas traîner pour être à l’heure pour le match Macédoine vs Autriche. Le premier pour la Macédoine en ce début d’Euro de football. La première participation de l’équipe nationale rouge et jaune à cette compétition. Comme tous les états des Balkans, la Macédoine du Nord est un pays de football ; c’est même sa troisième religion, après l’Orthodoxie et l’Islam. Quand la nation a gagné son ticket pour l’Euro, les macédoniens fêtèrent plus follement l’événement que l’obtention du nom de leur pays. Le football est une vraie patrie, le nom d’une équipe est plus important que celui d’un pays — un bout de terre montagneux resté très agricole dans le cas de la Macédoine du Nord. La vraie mondialisation, c’est le football. Ici, l’équipe se surnomme « Les Lions Rouges ».

J’assiste au match dans une kafana de Tetovo, la grande ville de l’ouest. L’endroit ressemble à une taverne grecque mais, bien sûr, je ne le dis pas : la Grèce est ici « celle dont on tait le nom ». Bienvenue aux pays d’autres sorciers — Moldu pourrait être un nom du coin —, un pays où on jette des croix dans les eaux glacées des lacs de janvier pour aller les repêcher à la nage et nu. Celui qui la récupère devient une sorte de génie tutélaire de la région pendant un an. Jusqu’au prochain plongeon. L’ambiance dans la kafana est bruyante et joyeuse ; on se croirait dans un film de Kusturica. Avant le début du match, les tablées bondées, vêtues de rouge et jaune — les couleurs du drapeau macédonien — commandent à tour de bras du rakia — l’alcool fort local, qui se boit à l’apéritif —, des bières très claires et des plats entiers de légumes et de fromages frits, accompagnés de frites recouvertes de « feta » râpée — j’ose ici écrire le mot « feta » car je l’ai entendu prononcé plusieurs fois. Pendant l’hymne national, tout le monde est debout, main sur le cœur, et chante à tue-tête. A la première action des jeunes lions, on applaudit à tout rompre. Au premier but des autrichiens, on fait comme si on n’avait rien vu, et on commande de nouveaux verres de rakia. Au premier but des macédoniens, un gros pétard explose en plein milieu du café, et le bruit en fait pleurer certains. Mon acouphène dure plusieurs minutes. Au moment où j’entends mieux, mon voisin de table me glisse dans un mauvais anglais quelque chose comme : « ils vont perdre 3-1. Chez nous, tout commence toujours à fond, mais on se démotive vite ». Une heure après, le score est bien celui annoncé par mon Pythie alcoolisé très éloigné de Delphes.

Pourtant, elle a bien joué, non, cette équipe de Macédoine du Nord. Il me semble que le ballon a roulé plus souvent du côté des cages autrichiennes que du côté des cages aux lions, que les macédoniens ont eu bien plus d’occasions de marquer que leurs adversaires en shorts et maillots noirs très SS — bizarre que la FIFA rende possible le surgissement d’une telle comparaison… Le problème, c’est qu’en gros, à chaque occasion, les noirs teutons ont marqué : de l’art de transformer l’essai. Goliath hier soir avait sorti l’artillerie lourde, une vraie Panzer Division. C’est un peu le problème des Balkans ça depuis la chute de la Yougoslavie : on leur refile des armes de seconde main. Mais moi, aux hauts faits de guerre, je préfère les contes pour enfants, et je veux y croire au Petit Poucet, à la victoire finale de David. Je la vois aller loin cette équipe de lions, prête à dévorer les poules ukrainiennes et les cygnes néerlandais. Et je me prends à rêver d’un match France vs Macédoine. Le coq se fera-t-il aussi croquer ?

Réponse au prochain épisode, en direct (ou presque) d’une autre kafana de Tetovo où je m’installe pour quelques temps.

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